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SAUVETAGE

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 Avant Propos

À deux reprises depuis 1898, le premier barrage avait été surélevé et les eaux atteignaient la cote de cent vingt mètres au-dessus du niveau de la mer.

Un demi-siècle plus tard, il importait d'assurer à ces terres d'Égypte, uniquement alimentées par l'inondation annuelle, un plus vaste réservoir dont le niveau serait maintenu à la cote maximum 190. Bonaparte débarquant en 1798 sur la Terre des Pharaons déclarait que « s'il était maître de ce pays, il ne laisserait pas couler une seule goutte d'eau vers la mer ». Nous y voici, ou presque !

Jusqu'en 1964 et dès l'arrivée de l'inondation (fin juillet), les vannes du barrage étaient ouvertes et les eaux richement limoneuses se répandaient sur tout le territoire. Trois mois après, à leur fermeture (fin octobre), le sol avait absorbé la quantité de liquide nourricier propre à la germination et susceptible de mener les cultures à maturité. Cependant le niveau du fleuve baissait et l'Égypte en souffrait.

Le nouveau barrage en terre et enrochement, bloquant définitivement l'arrivée massive de l'inondation, devait transformer la Nubie en immense réservoir, le lac Nasser, sur presque cinq cents kilomètres de long. C'en était fait du pays de Nubie, de ses anciennes forteresses, de ses habitations antiques et modernes, des nombreux temples qui en jalonnaient les rives.

À l'image de l'éveil d'un monde

Dès l'époque où cette province, précédemment pénétrée puis conquise par les pharaons de l'Ancien et du Moyen Empire, devint un état associé à l'Égypte, les souverains y firent édifier des sanctuaires : plus de vingt-cinq sur environ trois cent quatre-vingts kilomètres, tout au long d'étroites rives presque désertiques, cependant que les élites étaient drainées vers la métropole. Ces monuments ne furent pas bâtis pour les riverains qui habitaient de modestes villages et qui n'y étaient pas admis. Ces maisons du Dieu étaient vouées à l'entretien exclusif de la « Machine divine ».

Ainsi chaque lieu de culte devait jouer un rôle bien déterminé pour que le pays existât. Durant l'époque la plus glorieuse, Ramsès II, à lui seul, consacra au moins sept importantes fondations religieuses : du nord au sud, Bêt el Ouali, Gerf Hussein, Ouadi es Séboua, Derr, les deux temples d'Abou Simbel et Aksha. La plupart – des hémispeos – comportent une partie plus ou moins importante creusée dans le rocher et une autre édifiée par assises en plein air

Seuls les sanctuaires d'Abou Simbel sont uniquement aménagés en grottes profondes et Pharaon avait dans ce but choisi deux mamelons rocheux avançant légèrement sur le Nil, l'un vers l'autre, suivant une orientation particulière : leur axe se rencontrait dans le fleuve. À l'évidence, leur extrême originalité ne réside pas uniquement dans leur indéniable beauté mais aussi dans leur message, lié à leur type – un speos intégral – à leur jumelage et à l'emplacement spécialement sélectionné pour leur implantation.

Avant la constitution du lac Nasser, pour atteindre les grottes saintes d'Abou Simbel – au sud celle consacrée à Ramsès II, dans le mamelon de Meha, au nord celle de la Grande Épouse Nofretari, dans la butte rocheuse de Ibchek – il fallait emprunter le bateau « anglo-soudanais » qui mettait trois jours pour remonter le fleuve.

Le départ s'effectuait à Shellal, le port d'Assouan et l'arrivée à Ouadi Halfa, à la frontière du Soudan. De là, un train blanc aux vitres fumées menait, par divers « postes » du désert, à Khartoum.

On arrivait à Abou Simbel dans l'après-midi, et les rares voyageurs ne disposaient que de trois quarts d'heure pour visiter le site, négligeant l'admirable coulée de sable d'or qui s'étalait entre les deux mamelons et l'odeur enivrante des mimosas en fleurs, à la frange du Nil.

Depuis le sauvetage de ces merveilles, les visiteurs peuvent emprunter la route goudronnée tracée depuis Assouan dans le désert occidental, ou bien un avion qui atterrit derrière le nouveau site. Il leur est alors loisible d'accomplir le rite que les prêtres de Pharaon observaient : arriver aux premières lueurs de l'aube pour assister au lever de soleil magique qui illumine les deux façades et vivifie intensément les statues sculptées dans le grès rose.

Le spectacle d'Abou Simbel est inoubliable. Il évoque l'éveil d'un monde dans le jaillissement de l'astre diurne vainqueur des ténèbres ; un souffle léger mais pénétrant anime toute chose et, dans ce désert où sinue le fleuve sacré, les oiseaux, sortis d'on ne sait où, se mettent à chanter les louanges du Créateur

Les quatre colosses, hauts de vingt mètres, à l'image de Ramsès magnifié par son essence divine, sont entourés des membres les plus importants de sa famille : par deux fois sa mère, Touy, et sa Grande Épouse préférée, Nofretari, les deux fils aimés puis les filles aimées que ses deux Grandes Épouses lui ont donnés.

Seule Nofretari est présente. Isis-Nofret, l'invisible, n'existe que par ses rejetons royaux. Au-dessus de la porte d'entrée – aussi étroite et haute que la fente d'une montagne – en profonde ronde-bosse, un homme au visage de faucon surmonté du disque solaire semble surgir de la pierre : il s'agit d'Horus, le jeune astre resplendissant. D'une main, il tient le sceptre à tête de chien Ouser, de l'autre il s'appuie sur l'image accroupie de Maât, représentant l'équilibre cosmique.

Ces deux figurations jointes au disque solaire Rê, posé sur la tête du faucon, forment le nom attribué à Ramsès le jour de son couronnement : Ouser-Maât-Rê « puissante est l'énergie du Soleil ». Voici l'introduction au mystère.

L'immense grotte, conçue suivant le plan des temples classiques édifiés par assises à l'air libre, possède une première salle souterraine traitée comme la cour des sanctuaires jubilaires, avec des piliers osiriaques. À l'arrière de l'allée centrale, les murs sont sculptés des hauts faits de Pharaon dans son rôle essentiel de Protecteur du pays.

Dès l'entrée, on retrouve la scène traditionnelle de Pharaon menaçant de son arme les vaincus anonymes du Sud et du Nord. Cette image symbolique montre que son devoir est de lutter contre les agressions de toute nature : invasion, catastrophe, épidémie… Le décor des murs latéraux raconte, au sud, la défense contre les Syriens, les Libyens et les Soudanais, au nord la mêlée homérique de Qadesh, sur l'Oronte  marque le début de tractations qui conduiront, plus de vingt ans après, au premier traité international connu : pour sceller cette alliance, il épousera la fille du roi hittite ; au sud du grand temple, la « stèle du mariage » relate cet événement.

La salle hypostyle fait pénétrer dans un monde strictement religieux où Pharaon n'apparaît plus seulement dialoguant avec les images de l'invisible incarné : accompagné de la reine, il accueille la barque véhiculant la force divine.

Dans le Saint des Saints, les murs latéraux reproduisent la nef transportant une force supraterrestre : Amon au sud, Rê au nord ; quatre formes humaines assises ont été sculptées dans la paroi du fond à gauche, Ptah, serré dans sa gaine, puis Amon au mortier surmonté de deux hautes plumes ; la statue de Ramsès, à l'aise parmi les dieux, voisine avec celle d'Horus à tête de faucon.

Le génie des prêtres-orienteurs

Premier phénomène insolite : chaque année, le 20 octobre et le 20 février, le soleil, à son lever, apparaît dans une fente de la montagne, sur la rive droite, face aux monts Méha et Ibchek. Le 20 octobre, son premier rayon vient frapper le visage de la statue d'Amon avant d'illuminer celui du roi. Le 20 février, le premier rayon touche d'abord la statue d'Horus pour éclairer ensuite pleinement l'image du souverain.

Ces deux phénomènes conçus par les prêtres-orienteurs avaient pour objet de revivifier l'intensité des forces de chaque silhouette divine afin d'en pénétrer pleinement la statue de Ramsès : ainsi Pharaon se trouvait-il « revigoré » dans son état d'incarnation terrestre du dieu.

Un autre rite d'importance primordiale était illustré en ce lieu par la présence conjuguée des deux sanctuaires car, au nord, la colline d'Ibchek était considérée comme l'antre bien connu d'Hathor, la Matrice universelle personnifiée, par laquelle tout aspect du divin doit passer pour réapparaître.

Le fond du sanctuaire porte encore l'image très détériorée de la Bonne Vache, image de ce giron ; sous son garrot, Ramsès sort des ténèbres. La façade de ce spéos, qui semble ainsi faire réapparaître Pharaon après on ne sait quelle léthargie, révèle qu'il était également consacré à la belle Nofretari.

Elle surgit par deux fois, encadrée des représentations de Ramsès divinisé, et entourée de ses propres enfants. Au centre de la première salle, conçue ainsi que celle du Grand temple comme une cour souterraine, les piliers réservés dans la masse sont ornés du sistre hathorique lié à l'expression de la féminité divine. Tous les décors de ce lieu exceptionnel sont empreints d'une extrême poésie.

À plusieurs reprises, le souverain y accompagne son épouse de prédilection : une grâce exquise émane de leurs silhouettes témoignant d'une jeunesse rayonnante. La souveraine, esquissant un geste de protection, apparaît exceptionnellement aux côtés du roi dans la scène symbolique d'anéantissement des agressions éventuelles. Partout Nofretari présente aux images divines des sistres ou les plantes magiques : le papyrus et le lotus.

L'apothéose se situe dans l'antichambre lorsqu'apparaît la reine, svelte et élégante, les hanches néanmoins voluptueusement galbées : elle reçoit d'Isis et d'Hathor la couronne surmontée des deux hautes et étroites rémiges du faucon encadrées des deux cornes élancées de la gazelle ; ainsi lui était conférée l'identité de l'étoile Sothis. Le signe de la vie éternelle, ânkh, souligne son entrée dans le domaine du divin.

Les deux grottes sacrées concrétisent par leur emplacement, leur forme et leur message l'arrivée de l'inondation en Nubie égyptienne : c'est l'instant béni du jour de l'An égyptien où Pharaon réapparaît sur son trône à l'issue de la cérémonie jubilaire annuelle, comme un soleil rajeuni garant du renouveau de l'Égypte, avec le retour du flot impétueux. Ce phénomène se produit aux environs du 18 juillet. À l'aube l'étoile Sothis, qui avait disparu du ciel pendant soixante-dix jours, se montre à l'horizon oriental quelques instants avant que le soleil ne se manifeste.

Les Égyptiens appelaient ce prodige le « lever héliaque de l'étoile Sothis ». Le mystère était préparé dans la grotte : la reine, en l'occurrence devenue Sothis, grâce au travail préliminaire d'Isis et d'Hathor, avait pour rôle de remettre au monde le roi-soleil au début de l'an nouveau. Ces deux spéos servaient donc de garants de l'arrivée de Hâpy (l'inondation), de la vie du pays et du renouvellement du roi, par le lever héliaque de Sothis. Son apparition était jouée rituellement par le couple royal en étroite liaison avec le monde divin.

Il importait donc que ces temples jumelés, entourés d'autres sanctuaires – jouant chacun un rôle précis dans le fonctionnement cosmique dont le pays dépendait – fussent sauvés. Encore fallait-il que l'on respectât les impératifs ayant présidé à leur implantation. D'où la nécessité de les maintenir dans le site choisi par Ramsès et de conserver leur orientation d'origine. De surcroît, leur aspect de grotte sacrée devait se perpétuer en les réintégrant dans de nouveaux mamelons, Meha et Ibchek, reconstitués quatre-vingts mètres plus haut.

Après avoir pendant plusieurs années prêché dans le désert pour la sauvegarde des monuments nubiens, je parvins enfin, en 1958, à convaincre l'Égypte et l'Unesco de s'associer pour lancer un appel international afin de préserver un lieu qui n'appartenait en propre à aucune des nations sollicitées, mais constituait un élément significatif du patrimoine culturel de l'humanité. Les soins les plus attentifs se portèrent d'abord sur le site d'Abou Simbel dont très peu de personnes avaient entendu parler et qui devint alors le symbole de toute l'opération.

On élabora plusieurs projets importants. Le premier, celui des ingénieurs français Coyne et Bélier, présentait l'immense avantage de préserver tout le site sur place par un immense barrage, mais on dut l'abandonner en raison surtout des fortes infiltrations d'eau que cette retenue n'aurait pu complètement éviter.

Interrieur du grand temple.  Lithographie en couleurs   David. Roberts Londres, 1846-1849.

 

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 Comment découper des temples

Un autre système fut alors proposé par l'architecte italien Pierro Gazzola : les deux temples auraient été surélevés, une fois détachés de la montagne, en deux blocs séparés et élevés par plus de trois cents vérins de la cote 120 à la cote 200, afin de dominer le lac Nasser.

Ce projet audacieux fut rejeté à cause des dangers de dislocation des spéos au cours de l'opération. Un ingénieur français de grand renom, Albert Caquot, eut alors l'idée de surélever les deux blocs au moyen d'un immense et unique vérin hydraulique : les spéos, exhaussés sur un plan d'eau comme dans une écluse et arrivés à la cote 200, auraient pu être translatés sans heurts par un canal.

Le ministre égyptien favorable à cette proposition demanda la caution du gouvernement français qui ne put être donnée, les relations diplomatiques entre la France et l'Égypte ayant été rompues à la suite de l'opération de Suez en 1956. Le temps pressait car les travaux du haut barrage avançaient en dépit de multiples complications internationales.

On se résigna, alors, à adopter un projet que certains surnommèrent « de détresse » : le découpage par blocs ensuite véhiculés jusqu'en haut de la falaise où seraient remodelés, avec les deux monuments reconstitués, les mamelons les ayant contenus.

Après de savantes études et de sérieux amendements au projet initial, les plans furent adoptés et les subventions rassemblées : la première partie du barrage allait être mise en eau (1964) et le niveau du fleuve commençait à monter. Il fallut donc, en avril, protéger le site par un rideau de palplanches de trois cent soixante-dix mètres et installer dans cette cuvette des stations de pompage afin de lutter contre les infiltrations.

Pour protéger les façades d'éventuelles chutes de pierre, on ensabla les parois extérieures, réservant des entrées en y introduisant d'immenses chenilles métalliques. Le grès malade, déjà ébranlé par un tremblement de terre à l'époque de Ramsès, fut entièrement injecté de résine époxy.

Le découpage des façades s'effectua en blocs de dix à vingt tonnes. Pour éviter tout effritement de la pierre, non seulement les scies étaient en acier le plus fin, mais les surfaces découpées étaient renforcées par de larges rubans de nylon. À l'intérieur, on protégea les parois et les plafonds par des coffrages et des tampons élastiques. Dans chaque bloc à dégager avaient été introduits et fixés par un mortier de résine époxy des tenons d'acier, ensuite saisis par les mâchoires d'une immense grue.

Placés sur les plateaux des camions couverts d'une semelle de sable, 1 042 blocs furent ainsi déposés sur une aire de stockage aménagée au sommet de la montagne. On reconstitua ensuite leur architecture interne (26 500 m3 pour le petit temple et 100 000 m3 pour le grand), on entoura les façades de leur ancien environnement rocheux et l'on reconstitua les mamelons.

Pour éviter que le poids ne surchargeât à l'excès les plafonds de la grotte, des voûtes en ciment furent coulées au-dessus. À l'ombre, la température dépassait 50 °C… C'est ainsi que le grand temple de Ramsès est coiffé de la plus grande voûte porteuse de l'époque : vingt-cinq mètres de hauteur, quarante-cinq de largeur et soixante de portée.

Ce travail exécuté dans une zone désertique nécessita l'implantation d'une véritable cité d'ouvriers et d'ingénieurs qui y vécurent avec leur famille : trois mille personnes à trois cent quatre-vingts kilomètres de toute agglomération. Les firmes égyptiennes et étrangères fraternisèrent pour réaliser un travail exceptionnel. Nul accident ne vint altérer l'intégrité des temples fidèlement réédifiés. Ils furent inaugurés le 22 septembre 1968, avec vingt mois d'avance sur le calendrier : les opérations avaient duré quatre ans et demi.

Ainsi, de nos jours, les visiteurs admirent ces lieux reconstitués où les rayons du soleil viennent aux mêmes dates réanimer les mêmes statues divines. Sur les flancs du petit temple, Nofretari-Sothis s'élance au jour de l'An pour faire réapparaître Ramsès-Soleil dominant la porte du grand spéos. Ce dialogue imagé, subsistant depuis des millénaires, est encore renforcé par le nom du sanctuaire, gravé sur la façade : « Nofretari (Sothis) par amour de qui se lève (Ramsès) le Soleil ».

 

Source :   Extrait  d' Abou Simbel  Huitième merveille du mondepar Christiane Desroches-Noblecourt  Conservateur des Antiquités égyptiennes  du musée du Louvre

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